Une collègue parente d'élève souligne qu'il lui semble que « L'enseignement civique [est] indispensable. C'est la base pour permettre aux enseignants d'enseigner les matières d'enseignement général de façon plus constructive : il suffit d'un élève qui a envie de "mettre le feu" dans une classe pour que ce soit toute une classe qui en souffre ; ces cours permettront de mettre un cadre. »

Je ne suis pas sûr de ce qu'elle entend par enseignement civique.

Tout d'abord je me permets de rappeler que l'éducation civique est déjà au programme de l'école élémentaire, que cet enseignement est mis en oeuvre sous le label vivre ensemble au cours du cycle 2 (voir page 95 et suivantes des nouveaux programmes) ou celui d'éducation civique pour le cycle 3 (page 177 et suivantes). Celà est bel et bon. Mais, comme me l'écrit une correspondante enseignante mais néanmoins amie : « La vraie question est peut-être : pourquoi celà ne fonctionne-t-il pas ? Projet de société absent ? Manque de moyens ? Repli sur soi ? ».

Comme je l'indique à la fin de mon billet, je ne propose en aucune manière de supprimer des enseignements. Mon souhait vise à ce que les rapports entre ces enseignements et leur mise en oeuvre soient pensés de manière radicalement différente.

Les programmes d'éducation civique regroupent sous la même banière deux choses finalement assez différentes. On a d'une part, à partir du cycle 3, un enseignement qui vise à donner aux enfants une connaissance des institutions (conseils municipaux, parlement, etc.). Jusque là tout est simple, tout le monde est d'accord. Mais l'objectif visé par les programmes est plus ambitieux et assez bien résumé dans cette phrase : « L'éducation civique n'est pas, en priorité, l'acquisition d'un savoir, mais l'apprentissage pratique d'un comportement ». Ma foi, dit comme celà, ça me plait plutôt bien. Et, effectivement, à plusieurs reprises, l'accent est mis sur la discussion collégiale qui doit servir de base à cet enseignement. Mais (car il y a un mais, vous vous en doutez bien), la faiblesse du propos apparait par ailleurs au fil des textes. Je n'en veux pour preuve que la suite des lignes précedentes : « une heure en moyenne par semaine devra être consacrée à l'explicitation des problèmes concernant l'éducation civique dans les différents champs disciplinaires. De plus, une demi-heure par semaine est réservée dans l'emploi du temps à l'organisation des débats dans lesquels la classe organise et régule la vie collective... ».

Deux failles apparaissent ici. Tout d'abord, la quotité horaire. 90 minutes par semaine représentent à peine plus de 0,5 % de la durée hebdomadaire de travail. Est-ce bien sérieux ?

Mais surtout, il me semble important de noter le type de démarche pédagogique proposée in fine : pendant une heure par semaine (dont on comprend bien qu'elle peut être allègrement fractionnée, lui faisant perdre encore davantage le peu d'aura qu'elle pourrait avoir), l'enseignant doit expliciter les problèmes. C'est très exactement la leçon de morale dont je dénonçais non seulement l'inefficacité mais le caractère aujourd'hui probablement irréaliste.

Croyons-nous vraiment que c'est en récitant simplement, ou même en explicitant de manière continuelle la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen que l'on sera convaincant ? Et bien au-delà, je le répète avec force, est-ce qu'il suffit d'être convaincant sur ces questions ? S'agit-il de vaincre chez l'élève une résistance, ou de faire naître en lui une conviction nouvelle ? Certes, comme je l'ai dit, les élèves dociles accepteront bien vite nos beaux discours sur le respect des autres et de leurs différences, sur le respect des règles de vie, ... et avec un peu de chance les mettront-ils en application tout au long de leur vie.

Mais que les autres enfants, bien plus nombreux, ceux à qui la vie à déjà appris qu'il fallait quelquefois être un peu moins docile afin de sauver sa peau, soient au même moment confrontés au discours dominant de notre société, celui de la compétition, de l'argent comme valeur insurpassable, de la lutte perpétuelle, de l'écrasement de l'autre (vous me ferez grâce de ne pas citer le moindre de ces programmes télévisés dont les participants passent leur temps à éliminer tel ou tel concurrent, encouragés le plus souvent par un public ignoble qui n'a même pas l'excuse d'espérer servilement un gain quelconque), et voyez comment nos beaux idéaux vont exploser comme pétards au 14 juillet.

Il ne suffit plus (s'il n'a jamais suffit) de dire, de professer ces valeurs que nous souhaitons voir partager par nos enfants. Il faut au contraire amener ceux-ci à « frotter et limer leur cervelle » contre les problèmes de leur temps, et ceci dès l'école élémentaire. Il faut les mettre en situation permanente d'interrogation et de remise en cause du monde qui les entoure. C'est cela qui doit constituer le socle de l'enseignement qui leur est dispensé.

Plutôt que de considérer de la plus haute importance qu'ils sachent parfaitement calculer la surface d'un trapèze il faut avoir le courage de poser comme priorité de leur apprendre l'irrévérence. Comment espérer qu'ils puissent durablement refuser de se prosterner devant le dieu Fric ou la déesse Violence si nous passons nous-mêmes notre temps à leur faire courber l'échine devant nos propres idéaux ? Comment peut-on censément croire qu'un esprit véritablement critique puisse s'exercer - dans tous les sens du terme !!! - à sens unique ?

Oh, je conçois bien que celà puisse sembler vouloir jouer avec le feu. Peut-être bien. Sans doute même. La raison, c'est comme ça, est dévastatrice. Mais que sommes-nous aujourd'hui en train de faire d'autre, dans l'état actuel des choses, que de jouer avec le feu ? Le monde contemporain est-il autre chose qu'une énorme poudrière ?

J'étais lycéen que j'entendais déjà des ministres prôner le recentrage sur les fondamentaux. Oubliant par la-même que les difficultés auxquelles ils entendaient s'attaquer étaient nées de l'impéritie de leur propre gouvernance, elle-même édifiée sur les bases des enseignements qu'ils s'efforçaient de restaurer. Combien de temps fermerons-nous encore notre entendement aux expériences pédagogiques les plus enrichissantes du siècle passé (Freinet, Montessori,...) ? Combien de temps devrons-nous encore nier l'évidence ?