Le moins que l'on puisse dire est qu'au cours de cette longue campagne, les partisans du oui au référendum sur le projet de traité établissant une constitution pour l'Europe, n'auront pas su convaincre, en tous les cas pas sur la seule base du texte et du texte seul. En dépit de tous les efforts qu'ils auront pu déployer pour masquer ses défauts, les plus rédhibitoires d'entre eux sautent toujours au visage du lecteur attentif. D'une part les institutions européennes ne seront pas plus démocratiques, d'autre part l'espoir de voir un jour se mettre en place une politique soucieuse d'équilibrer la répartition des richesses est profondément assombri.

Il est pourtant un point sur lequel le débat ne peut que rester ouvert. Dans un courriel privé répondant à ma dernière inconsidération, une amie me demandait « ... pour moi cette constitution n'est pas bonne, mais si le non l'emporte, d'après toi, que se passera t-il ? Parce que c'est ce point qui m'inquiète le plus. Je suis pour l'Europe, comme la plupart d'entre nous, mais pas celle-là, ok, mais le 30, quelles perspectives s'ouvrent à l'Europe ? ». De toutes les questions c'est indéniablement celle à laquelle il est le plus difficile de répondre, c'est vrai. La prédiction du futur... Ayant pris le risque d'encourager les lecteurs de ce blog à prendre position, je ne peux néanmoins pas me soustraire à cet effort.

Je commencerai par éliminer l'option catastrophiste présentée par certains : il ne pleuvra pas plus de grenouilles le 30 mai que les chars russes n'ont envahi les Champs Élysées le 11 mai 1981. Les traités en vigueur le resteront, point barre.

Au niveau franco-français :

  • les souverainistes tenteront de récupérer le vote en leur faveur (et le pire, c'est que sur le seul thème de la souveraineté ils n'auront pas tort, voir l'analyse pertinente de Baudrillard dans le Monde d'il y a quelques jours). Il est à craindre, au vu du déroulement de la campagne, que les médias leur laisseront tout le champs et le temps pour pérorer, au détriment de toute autre expression - quelque part, une défaite du oui (qui reste pour moi encore hypothétique, je ne fais aucunement confiance aux sondages) serait la marque de l'échec de l'opération de propagande la plus vaste menée depuis la fin de l'ORTF.
  • Les partisans de droite du oui pleurnicheront en façade sur la frilosité des français qui permet une reviviscence des extrêmes ; mais sans-doute passeront-ils davantage de temps encore à s'entre-tuer pour des maroquins.
  • J'espère, sans trop y croire, que les leaders de gauche du oui auront le courage de reconnaître qu'une part non négligeable du non est d'inspiration socialiste et qu'ils chercheront à récupérer cet électorat en jouant sur le thème de la "sociale-démocratie-seule-arme-réaliste-contre-le-vilain-libéralisme". Ce qu'ils ont fait après la présidentielle. Ce serait le moindre mal. Il n'est malheureusement pas impossible qu'ils s'alignent plutôt sur l'attitude de leurs copains de droite.
  • Il faudra donc que les partisans du non de gauche soient efficaces et honnêtes (cf. infra). Je ne cache pas mes inquiétudes sur ce dernier point au vu des arguments déployés par tous les nonistes de l'establishment de gauche, même ceux qui ne se prétendent pas souverainistes.

Bref, en France, on va nous jouer du Racine pendant deux ou trois jours et une semaine après tout l'establishment et toute la presse ne parleront plus que du successeur de Raffarin.

Au niveau européen :

  • Tous les pays actuellement sur la tangente voteront non, il y a aura un effet boule de neige qui ne sera limité, précisément, que par le fait que l'approbation se fera généralement sans consultation populaire. Certains pays n'iront peut-être même pas au vote. Bref, le TCE disparaîtra dans son incarnation actuelle.
  • Le poids de la France dans les instances européennes restera ce qu'il est, ni plus, ni moins. Ce qui fait le poids de la France, aujourd'hui comme demain, c'est son poids économique, le marché, précisément, qu'elle représente. On se souvient de la phrase de Staline « Le Pape ? Combien de divisions ? ». Aujourd'hui, à l'heure de la mondialisation, la question est : « Tel ou tel pays ? Combien de consommateurs ? ». Comme par ailleurs Chirac ne mène pas d'autres politiques que celles qui conviennent à la Commission, que voudrait-on qu'on lui reproche ? Les rares fois où il a essayé, il n'a jamais réussi à mener une bataille à terme (ni ses prédécesseurs d'ailleurs) contre Bruxelles (TVA sur le prix du disque, TVA restaurants, ...), que celle-ci soit d'inspiration sociale ou libérale.
  • En l'absence d'une pression forte, les traités en vigueur resteront en vigueur, et comme ils conviennent en fait à tous les dirigeants européens de poids...

Première conclusion, a priori, en cas de victoire du non, le pire sera le maitien de la situation actuelle.

L'inconnue repose sur la volonté et la capacité des nonistes de gauche à se mobiliser autour d'un projet alternatif commun. Mon idée est, bien sûr, qu'il est tout à fait possible de générer une dynamique qui amène une renégociation à condition :

  • que les composantes du non de gauche accepte de viser l'intérêt commun (il faudra donc se débarasser de Fabius et consorts),
  • que le projet qu'elles élaboreront soit acceptable par les droites européennes. Espérer une constitution de gauche est irréaliste.

La seule issue véritable me semble être un texte constitutionnel droit-de-l'hommiste (avec toutes les limites de ce type de texte), avec le minimum sur la fixation des institutions : description, rôle, mode de désignation,... Sur ce texte, il faudra exiger que le parlement soit investi du pouvoir décisionnel - et ceci devra être l'un des deux seuls thèmes de l'action. Une véritable démocratie parlementaire sera difficile à refuser par nos partenaires ;il leur sera très difficile d'argumenter a contrario. En contrepartie, il faudra accepter de lâcher du mou sur le contenu de la partie politique mais en exigeant qu'elle fasse partie d'un texte extérieur à la constitution, révisable à la seule majorité, fut-elle qualifiée - cette deuxième exigence constituant le deuxième et dernier thème de l'action. En résumé, avoir une constitution limitée mais pleinement acceptable - par tous - et « gravable dans le marbre » quitte à la payer par un texte politique peut-être inférieur à celui du TCE (si, si, c'est possible) mais amendable. Une constitution à la française, en gros... On préserve ainsi, le jour où un courant majoritaire (qui reste à construire, ne l'oublions surtout pas !) sera assez fort pour socialiser, vraiment, la politique européenne, la possibilité pour ce courant de mettre ses choix en œuvre. La force de cette position, c'est qu'elle est déjà observable dans certaines pratiques constitutionnelles et qu'on ne peut donc sensément la qualifier de gauchiste ou d'irréaliste.

D'autres que moi sont bien plus avancés (et sans aucun doute plus réalistes) sur ces questions. Je vous encourage fortement à lire ce que propose Philippe AIgrain sur son blog. Je n'ignore pas non plus les propositions d'Attac (qui ne sont bien sûr pas toutes pour me déplaire), mais elles ne me semblent tout bonnement pas acceptables par un trop grand nombre de nos partenaires européens. Il faut trouver un moyen terme - un texte acceptable par tous qui nous permette de sortir le plus vite possible des textes actuels. Je confesse nourrir de grosses inquiétudes du côté du pouvoir de nuisance de certains pays très libéraux et préfère leur céder plus que nécessaire sur certains points pour ne pas risquer de compromettre l'essentiel.

Deuxième conclusion, au mieux, en cas de victoire du non, pourrait bien apparaître les premières manifestations d'une Europe qui pourrait devenir un jour soucieuse du bien-être de ses citoyens, avant toute autre considération (que de conditionnel dans cette phrase !).

Comme on le voit, dans un cas comme dans l'autre, avec le oui ou le non, je ne suis pas d'un optimisme béat. En prônant le non, j'ai choisi la voie non pas la plus lumineuse, mais la moins sombre. Faute de grive, on mange des merles, ça vaut toujours mieux que d'avaler des couleuvres, non ?